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dimanche 27 novembre 2011

Jacques Maistre, sculpteur


Golem
Impromptu


Pouvez- vous décrire brièvement votre travail ?

Je pars de feuille d'acier plane que je mets en forme. Je les emboutie, soude, forge, structure, taille, grave, et par toute une alchimie d'acide, de chaleur, d'oxydation et autre caca de pigeon  tente de leur donner une "peau" particulière. La chaudronnerie reste le métier le plus parent de mon travail. Activer un volume à partir d'une feuille d'acier 2D, et de ce matériau commun lui trouver sa chair, sa soie, sa force et préciositée.

Qu'est-ce qui vous motive pour créer ?


Essentiellement la contradiction. Parvenir souvent malgré-moi à un silence particulier, une suspension,  une apesanteur, voir une inconnue douceur après avoir cogné, broyé, soulevé dans la poussière  le feu et le vacarme  quelque tonnage d'acier. Paradoxes de la violence organique, des furies intérieures. J'évite de me faire soigner et m'étonne encore. Peu enclin a rechercher une quelconque beauté, soumis à la matière, j'accomplis le geste qui donnera du rytme au désordre et me surprendra  d'un élan l'autre à contenir et fixer mon mouvement. Cet instant ou une pièce "bouge" et que mes mains deviennent inutiles, qu'elle m'échappe pour s'accomplir dans le regard des autres, sous leurs caresses. Cet instant. Ce métier de cocu me motive. Je pourrais être plus conquérant et finir par proclamer mes paix intérieures. Je m'ennuirais. Je continue.


Pouvez-vous nous parler de votre pratique au jour le jour ?

J'ai la chance ou la malchance de posséder un atelier sur mon lieu d'habitation. Qui plus est, je me suis construit des bunkers hermétiques me permettant de travailler jour et nuit. Je peux tenir le siège pendant parfois quinze jours sans franchir le portail de ma maison. Une dizaine de pièces restent en jachère sur mes établis. Des dessins, des bribes de poèmes, épures en constante ratures cloquent le mur. Je les convoque, les renie, les laisse murrir et me mordre quand je sens qu'une carburation vitale peut les animer- un axe qui leur permettaient de se tenir debout et que je n'avais pas discernée. Je passe des vingt quatre heures d'affilée à leur apprendre à marcher, à me fuir, à disparaitre de mon antre pour enfin me reposer.
Il semblerait plus glorieux d'être barbu et dégueulasse à naviguer en solitaire par les océans, mais j'ai l'inconvéniant de ne pas avoir la mer au bout de mon jardin. On se débrouille comme on peu. D'une cage dont on s'est sciemment certi, on peut de la rouille de ses barreaux en tirer l'or d'une consciente solitude. L'automne des grandes forets nous l'a apris.




L'envol des gargouilles au Salon RN 2011

Depuis quand travaillez vous de cette manière ?

Depuis toujours me semble t-il. J'ai débuté comme trapéziste dans les grands cirques. Si je ne me balançais pas à taper la toile au cîmes des chapiteaux,  je tronconnais des camions hors d'usage en chars de parade, soudais des tabourets d'éléphant, polissais mes agrés d'acrobate dans cette fièvre et urgence de la pèche miraculeuse. Certainement un fonctionnement  propre aux marins embarqués à bord des baleiniers du 19 e sciècle. Je date et reste fier d'être  un artisan de l'improbable. En ce sens, Je ne pourrais jamais concevoir une œuvre si je ne  la poursuis pas en l'accomplissant de mes mains. Mon langage reste intrasuisible dans le bronze ou tout autre idiome. Il reste un acte de rytmes, de signes, totalement conditionné par sa matière initiale.  Responsable, comme je l'étais de mes chutes ou envols dans ma vie de trapéziste.

Quels sont les artistes qui vous ont le plus influencé ?

Est-ce Bramhs ou Chillida ?... Barichnikov, Hendrix, la croupe écumante d'un cheval ou le toréro mort de Manet ?... La géométrie des influences me parait si complexe que le kalédioscope de mes pôles d'attraction ne me renvoie souvant que les brisures d'un cadre, d'un nom, que je ne saurais dire ou définir.
Je parlerais plus de compagnonage avec cette photo  de la Pièta de Rondanini de Michel-Ange tirée d'un vieux magazine et agraphé au dessus de mes marteaux, ou la Passion de  Saint Mathieu de Bach que je mets  avant de faire une patine, ou Billy Holiday…. Sans grandes déclarations, de ces petites ponctuations sentimentales, causeries discrètes. Un  chapelet de petits flirts comme ça.

Qu'est-ce qui en dehors des arts visuels fait évoluer votre travail ?

Ancien voyageur, je saisis mal le dehors du dedans, et me sens ouvert en plein vents sur tous les horizons possibles quand je suis a cheval sur les frontières. L'observation du mouvement et ce qu'il en laisse comme empreinte temporaire m'interoge sur mon travail. La claque d'une vague qui ravive les flancs d'un parapet ou dévoile la couleur de gallets sur une plage. Cette fresque en craie tracée sur un bout de trottoir par un artiste anonyme- une nativité religieuse-et la pluie qui delaye son généreux bestiaire, les pieds des passant qui redessinnent une trame d'ombre et de lumière sur le visage de la vierge, cette construction figurative qui se ritualise encore plus fortements dans l'abstraction, ce relai dans une logique du hasard. Cette pulpe de l'éphémère, du périssable, comme ce sandwich d'affiches ventre ouvert qui dévoile jusqu'au mur les différentes strates de ses collages et motifs. L'écaillement de ces peintures jusqu'à la rouille de cette coque de bateau. L'observation d'infimes mouvements du temps et des éléments fait évoluer mon travail. Trouver l'empreinte, le fugitif. Ma recherche pour éclairer de ces nudités mes pièces construites dans un materiau increvable. De ces petites danses que je discerne dans le quotidien, je me nourris.

Comment souhaitez-vous que le public reçoive votre travail ?

Je m'impose assez de règles et de directives contradictoires pour souhaiter avec clarté  axe de partage  avec le public.  D'aspirer à de trop de confortable réponses, évacuerais mes doutes, ces vieux compagnons de route que j'érode de si intime manière qu'ils me paraitraient intouchables et paralysants s'ils tiennent d'un corps étranger dans ma spère de travail. Pour parler simplement, je me fous de savoir si mes pièces sont belles. Je cherche et souhaite à ce qu'elles ne soient pas hâtivement définitives, mais circulent encore, que d'autres les accomplissent au sein de leurs paysages intérieurs. Tous les chemins mênent aux autres, et n'imposons pas une destination au vagabond. De même il trouverait indescent qu'on lui souhaite beau temps et tiedeur pour  se faire. Je souhaite les quatres saisons, ni plus ni moins.

Qu'est-ce que vous avez vu récemment qui vous a marqué ?

Un danseur Espagnol: Israel Galvan. La projection de son corps qu'il arrive à fixer dans une immobilité vibrante. Cet éclat, cette couleur que je n'ai encore jamais vu sortir d'un tube. Là, aveuglante, sans estompe, et pourtant de spirale, sinuosités, ruptures. Un parcourt de secret. Couleur nue. Un chef d'œuvre de l'abstraction. Une matière en devenir.
Une complicité ronronnante aussi: cette grue que j'aperçois par la fenêtre de mon atelier. L'adresse du minuscule bonhomme  qui déploie l'infime dessin de la flèche. Des tonnes de béton charriées à son aplomb. L'autorité absolue de cette fragilité m'impressionne.
L'orgueil des Lointains
Qu'est-ce qui vous passionne actuellement ?

A part les chantiers, les sonates de Beethov' et de la colonisation par des insectes de vieilles pièces qui parsèment  mon jardin, la découverte de l'écrivain Isaac Bashevich Singer. J'ajuste la pensée de son œuvre au silence de la roue libre de mon vélo - de grandes ballades - et quand je rentre, à coup de marteaux tentent d'élaborer des pièces d'acier en regard de ses nouvelles.  "Le Golem" dernièrement. On peut dire que je l'ai élaborée en pédalant.

Dans quel sens selon vous doit évoluer l'art abstrait ?

S'abstraire de l'abstraction conformiste actuellement productrice de concepts qui deviennent figuratif à en être trop caricaturales - petits fours d'idées toutes faites qui encanaillent les parvenus de service. Bien sur, en ce moment Le pompier contemporain éternue proprement sa pommade de joliesse décorative dans les salons de bon ton. Mais ne déconnons pas: malgré des expos de papier peint et de Mickey sans Disneyland, nous savons que l'art fait parti de cycles. L'abstraction a encore de beaux jours, et même si elle se meut dans des territoires plus souterains que dans les années cinquante, elle saura garder les yeux ouverts dans le noir et ne pas cligner des yeux au sortir du tunnel, et saura se diriger au plus directement dans une nouvelle sphère évolutive.  Je cotoie des tas d'artistes qui patouillent dans leur coin de nouvelles formes, dans toutes matières- même sur des claviers d'ordinateurs  et dans des putains de télés- ils arrivent encore à trouver de nouvelles identités et trajectoires. Hors écoles ou clans, des météores désinstalent les installations, coupent toutes racines confortable et illuminent l'impalpable, cette matière qui me parait au plus proche du désir. Qui en est dépourvu?... les monstres auront des jambes et les anges des sexes. Evidemment.

Si vous aussi vous participez au Salon des Réalités Nouvelles et souhaitez répondre à ce questionnaire envoyez vos contributions au Cahier des Réalités Nouvelles  : administrateur@realitesnouvelles.org