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mardi 24 juillet 2012

4 - Jean Leppien, un Bauhäusler aux Réalités Nouvelles

Quatrième partie et suite de l"article de madame Denise Vernerey-Laplace de l"EHESS, autour de la création des Réalités Nouvelles en 1947...

Jean Leppien rejoint le Salon des Réalités Nouvelles en 1946. Dès 1945, il a exposé au Movimento d’Arte concreta, cercle d’avant-garde italien. Le cénacle élitiste du Salon des Réalités Nouvelles réclame de ses adhérents qu’ils aient fait « preuve durant trois années successives de fidélité dans les arts non figuratifs.» S’il est une figure peu connue sur la scène parisienne, Jean Leppien atteste, en sa qualité d’ancien Bauhäusler, qu’il remplit cette condition. A la date du 5 juin 1946, on peut lire qu’il est « remonté à Paris en auto-stop: « Chez Kandinjskaia (Nina Kandinsky). Tableaux et dessins! » Vassily Kandinsky est mort en 1944 à Neuilly sur Seine. Aux yeux de sa veuve, Jean Leppien demeure l’élève du maître disparu. Entre le 1er et le 11 février, il se rend chez Fredo Sidès et lui laisse neuf gouaches, parmi lesquelles Sidès fera son choix pour le salon de 1946 qui doit se tenir du 19 juillet au 18 août. Le 9 juillet, Leppien n’a pas encore reçu d’invitation et s’en inquiète. Faute d’argent, il ne peut revenir à Paris pour le vernissage…

En 1948, il participe au troisième salon. Le 22 juillet de cette année, il a placé deux toiles chez Denise René; le Salon s’ouvre le 23. Il est cité dans le catalogue. C’est la première occasion qu’il a de présenter ses œuvres au public parisien, de sortir de l’anonymat. Il accompagne les expositions des Réalités Nouvelles en province. En 1947 à Lille ; en 1949 à Lyon. En 1948, il n’a pas été retenu pour l’exposition à Bordeaux et adresse une réclamation au trésorier, H.-M. Bérard : « Je vous prie de comprendre que je suis déjà assez handicapé par le fait d’habiter la province, mais mon absence de Paris ne devrait pas m’exclure de la possibilité d’exposer comme les autres peintres des R[éalités] N[ouvelles]. »

 Car la politique officielle, rétive à la non-figuration, offre peu d’occasion d’exposer aux artistes abstraits. La municipalité parisienne a mis à leur disposition l’actuel musée d’Art moderne, quai de Tokyo. Le Salon regroupe en 1948 dix-sept nationalités. Mais Auguste Herbin assortit cette année-là le catalogue d’un Manifeste dénonçant la tiédeur des institutions envers l’art moderne. Certains, Gilioli, Deyrolle, s’opposent à sa rédaction et préfèrent l’engagement actif. « Il me semble, écrit Deyrolle à Herbin, que la seule action possible soit la production d’œuvres valables. Ce ne sont pas les récriminations ni les jérémiades qui pourront changer n’importe quoi. » Mais le Manifeste se situe également en opposition contre le réalisme imposé officiellement en URSS par Andrei Jdanov, partisan de Staline. « Ce qui reste et restera toujours vivant dans les oeuvres, écrit Herbin, ce qui étonnait si fort Marx et ce qu’un matérialisme exclusif ne peut comprendre, c’est l’essence même de l’Art, c’est à dire l’expression de l’élément spirituel de l’homme par les moyens propres à l’art. «  Cette déclaration remporte l’adhésion enthousiaste de Jean Leppien, pourtant communiste comme Herbin et si proche de Deyrolle. « ça sonne assez stupide que de dire que j’étais ravi, enthousiasmé de ou que sais-je en lisant votre manifeste… et c’est avec approbation entière que je signe… Ce qui me tracasse [c’est] de voir l’incompréhension et l’hostilité du parti communiste envers la peinture abstraite. Je suis persuadé de faire un boulot révolutionnaire. Même s’il n’est pas admis et reconnu comme tel. Ce qui est encore plus grotesque encore, c’est que j’ai du quitter l’Allemagne en tant qu’élève du Bauhaus et en tant que peintre abstrait, donc persécuté, faisant du Kulturbolchewismus et que maintenant on sort les mêmes arguments stupides, agrémentés d’une autre sauce de l’autre côté. » Le communisme de Jean Leppien n’a certes jamais été celui d’un Herbin, ni d’un Aragon. Le temps du militantisme est en réalité révolu pour Jean Leppien. Le monde réel n’est désormais pour lui que celui de la création. Ni déçu, ni désabusé, il est seulement pressé d’accomplir son œuvre comme tous les artistes d’une génération que la guerre a amputés de leur jeunesse.

A quelques exceptions près, Jean Leppien participera à toutes les expositions des Réalités Nouvelles. En 1959 et 1960, il est dans la section « Géométrie ». En 1960, il joint à l’exposition de son œuvre une citation du Philèbe de Platon : « Ce que j’entends ici par la beauté de la forme, n’est pas ce que le commun entend généralement sous ce nom, par exemple celle des objets vivants ou de leur reproduction, mais quelque chose de rectiligne et de circulaire et les surfaces et corps solides composés avec le rectiligne et le circulaire au moyen du compas, du cordeau, de l’équerre. »

En 1975, Jean Leppien entre au comité des Réalités Nouvelles - où il retrouve l’idée de l’internationalisme à laquelle il est attaché depuis le Bauhaus - et y côtoie Etienne Béothy, alors vice-président. Il revient certes en Allemagne, dans sa famille, pour exposer.

Membre du Movimento d’Arte concreta, en raison de ses relations avec le peintre italien Joseph Jarema, rencontré en Provence, il adhère au groupe Espace, créé par André Bloc et Etienne Béothy et se rapproche encore de l’abstraction géométrique sud-américaine, des artistes du groupe MADI.

à suivre .... 5: 1939: Otto Freundlich et Etienne Béothy: les trois expositions du Salon des Réalités Nouvelles



Bibliographie :

-        Catalogue des réalités Nouvelles, 1946-1955, Galerie Drouart, Paris 2011

-        Abstraction-Création, Art concret, art non figuratif, Réalités Nouvelles de 1946 à 1965, Galerie Drouart, Paris 2008-2009

-        L’envolée lyrique, Musée du Luxembourg, Paris, SKIRA, 2006

-        Paris, capitale des Arts, 1900-1968, Paris, Hazan, 2002

-        Otto Freundlich, 1878-1943, Musée de Pontoise, 2009

-        Otto Freundlich, Führer des Rheinischen Landesmuseum Bonn, Retrospektive, 1979                                 

-        Etienne Béothy et la mystique du Nombre, Musée des ducs de Würtemberg, 2004

-        Etienne Beothy, Krisztina Passuth, Galerie Le Minotaure, Enciklopedia Kiado, Paris, 2011

-        Jean Leppien et la Côte d’Azur, Peintures, 1947-1977, Château-musée Grimaldi, Hauts de Cagnes, 2005

-        Abstractions en France et en Italie, autour de Jean Leppien, Strasbourg, Musée de l’Ancienne Douane, 1999


Mots clefs/Liens :

Etienne Béothy : http://www.etienne-beothy.com/ ,
Groupe Espace, Henri Laurens : http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Laurens,
Henri Nouveau
Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret)